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La dissuasion nucléaire : une doctrine à la dérive
...DU DISSUASIF AU PUNITIF !
Jeudi 9 novembre 2006, le nouveau missile nucléaire français a été tiré pour la première fois. Le M51 a ceci de différent par rapport à ses prédécesseurs qu’il n’est pas destiné à dissuader d’éventuels ennemis de nous attaquer. Dans une optique opposée à la dissuasion chère à De Gaulle, il s’agit cette fois d’une arme susceptible d’être utilisée à n’importe quel moment !
De fait, la dissuasion nucléaire est un concept de plus en plus flou, et controversé au sein même des état-majors.
Mais elle reste une vache à lait pour les industriels de l’armement et pour la région Aquitaine... au point de les empêcher de préparer l’avenir.
Le principe de la dissuasion nucléaire est simple : l’ennemi
potentiel doit être convaincu que nous possédons en permanence la possibilité de toucher son territoire avec des armes dont la capacité de destruction est terrifiante.
Au cours des 20 à 30 dernières années, les nations nucléaires ont jugé que le meilleur moyen d’accomplir la dissuasion était de disposer de sous-marins dotés de missiles balistiques nucléaires.
Avec des engins d’une portée estimée entre 4000 à 6000 km (plus de 8000 pour la nouvelle génération de missiles, dont fera partie le M-51 français), un sous-marin dissimulé dans l’un des océans de la planète représente une menace certaine... à condition de ne pas être repéré.

Sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE), à quai à l’Île Longue Les quatre SNLE français se relaient pour assurer en permanence la présence de l’un d’entre eux en mer (photo : merci Google :-) )
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Les progrès en détection aidant, les sous-marins à propulsion atomique conçus dans les années 60 et livrés dans les années 70/80 sont devenus obsolètes : il en faut de moins détectables. Et pour leur faciliter la tache,il faut augmenter la portée des missiles afin de les éloigner de l’objectif.
Regardez une carte : pour vitrifier Moscou avec un engin de 4000 km de portée, il faut naviguer en Atlantique Nord. C’est étroit, il y passe beaucoup de navires et certainement pas mal de sous-marins russes, britanniques et étazuniens. C’est donc risqué, d’autant plus quant on ne possède que quelques sous-marins nucléaires lanceurs d’engins (SNLE).
C’est le cas de la France, qui dispose de 4 SNLE : c’est le nombre minimal qui permet d’avoir en permanence au moins un sous-marin en mer (la permanence de la menace est l’un des fondements de la stratégie de dissuasion), les autres étant alors en petite (quelques semaines) ou grande (2 ans) maintenance [1] [2].
Un nouvelle génération est en préparation, les SNLE-NG (NG comme... nouvelle génération) et les missiles M51.
Mais le monde a changé, la guerre froide, faute de bloc soviétique, est terminée, et les nouveaux "ennemis" du monde occidental sont bien moins facile à cerner.
Pour dissuader un ennemi avec des missiles nucléaires, il faut avoir un objectif à vitrifier, une région industrieuse et peuplée de préférence.
Ça n’est plus le cas [3]. En effet :
Quelle ville rayer de la carte après les attentats de New York ?
Quelle région contaminer pour des décennies après les attentats de Madrid ?
Pourquoi le M51 et les SNLE-NG ?
Ces questions ne sont pas celles de simples pacifistes ou de citoyens étonnés par les dépenses extraordinaires que la nation se permet (3 milliards d’euros par an pour la seule force de dissuasion) : des militaires s’interrogent, certains publiquement.
La réponse est simple : le lobbying industriel. La plupart des entreprises chargées de la réalisation des missiles et des SNLE ont été ou sont en voie de privatisation (DCN, Thalès, Snecma, EADS...).
Leurs objectifs ne sont plus d’assurer l’indépendance de la Nation, mais de rentabiliser la production. Pas pour économiser les moyens de l’Etat, mais pour assurer la rémunération de leurs actionnaires, dont font partie les fameux fonds de pension américains.
Ces entreprises, autrefois guidées par le souci de performance et de qualité, apprennent à gérer à court terme, et préfèrent faire la cour aux ministres et aux parlementaires pour obtenir une rallonge de budget plutôt que d’envisager dès aujourd’hui "l’après dissuasion".
Résultat, les effectifs fondent : moins 40 % en 15 ans en région bordelaise, où sont réalisés les missiles, soit environ 2000 emplois directs et probablement bien plus de 1000 emplois indirects. Dans quelques années, le secteur industriel « missiles nucléaires » sera exsangue...
Un énorme potentiel d’activité (industries de pointe, réseau de
sous-traitance, boites de formation, écoles d’ingénieurs... et tous les emplois indirects générés par cette activité) sera ruiné faute d’anticipation politique et économique.
Que faire ?
Au lieu de réfléchir sereinement et de façon concertée à la reconversion des industries de l’armement nucléaire, l’Etat a préféré "élargir" le domaine d’utilisation des missiles nucléaires.
Dans son discours de janvier 2006 à l’Île Longue,
le Président Chirac a annoncé la fin de la dissuasion "traditionnelle".
Le propos est très alambiqué, et semble parfois contradictoire. Mais il présente l’utilisation de l’arme nucléaire comme tout à fait envisageable :
"...les dirigeants d’Etats qui auraient recours à des moyens terroristes contre nous, tout comme ceux qui envisageraient d’utiliser, d’une manière ou d’une autre, des armes de destruction massive, doivent comprendre qu’ils s’exposent à une réponse ferme et adaptée de notre part. Et cette réponse peut être conventionnelle. Elle peut aussi être d’une autre nature."
"Contre une puissance régionale, notre choix n’est pas entre l’inaction et l’anéantissement. La flexibilité et la réactivité de nos forces stratégiques nous permettraient d’exercer notre réponse directement sur ses centres de pouvoir, sur sa capacité à agir. Toutes nos forces nucléaires ont été configurées dans cet esprit. C’est dans ce but, par exemple, que le nombre des têtes nucléaires a été réduit sur certains des missiles de nos sous-marins."
"Mais, notre concept d’emploi des armes nucléaires reste bien le même. Il ne saurait, en aucun cas, être question d’utiliser des moyens nucléaires à des fins militaires lors d’un conflit. C’est dans cet esprit que les forces nucléaires sont parfois qualifiées "d’armes de non emploi". Cette formule ne doit cependant pas laisser planer le doute sur notre volonté et notre capacité à mettre en oeuvre nos armes nucléaires. La menace crédible de leur utilisation pèse en permanence sur des dirigeants animés d’intentions hostiles à notre égard. Elle est essentielle pour les ramener à la raison, pour leur faire prendre conscience du coût démesuré qu’auraient leurs actes, pour eux-mêmes et pour leurs Etats. Par ailleurs, nous nous réservons toujours, cela va de soi, le droit d’utiliser un ultime avertissement pour marquer notre détermination à protéger nos intérêts vitaux."
Du public au privé, du dissuasif au punitif !
Voilà où nous en sommes aujourd’hui. En 40 ans, de De Gaulle à Chirac, nous sommes passés d’une arme de neutralisation par la peur de la vitrification globale... à une arme de neutralisation effective par la vitrification locale !
Dans le même laps de temps, l’Etat a abandonné son monopole de la fabrication des armes de destruction massive, au profit de multinationales dont on sait bien que la démocratie n’est pas la première de leurs préoccupations.
Et tout ça sans jamais que les français n’aient eu le droit d’en débattre [4]. Car ils pourraient bien considérer que ces sous-marins de la mort, finalement, ils n’en veulent pas, non ?
Pour se faire une idée de l’évolution de la doctrine française en terme de dissuasion nucléaire, il est intéressant de consulter les "Livre blanc de la défense" de 1972 et de 1994.
Il est également intéressant de lire le discours de l’Île Longue (voir lien dans le texte de l’article) à la lumière de ce travail de quelques "éminents spécialistes"...
Dernière minute : Le troisième essai d’un missile nucléaire M51 a eu lieu jeudi 13 novembre 2008.
[1] C’est cette notion fondamentale - la disponibilité d’un seul sous-marin nécessite d’en avoir 4 - qui a probablement piégé la candidate libérale-socialiste Ségolène Royal. Comme c’est la confusion entre sous-marin nucléaire d’attaque (SNA, à propulsion nucléaire, mais lançant des torpilles classiques) et sous-marin nucléaire lanceur d’engins (SNLE, à propulsion nucléaire et lançant des missiles nucléaires) qui a piégé le candidat ultralibéral Nicolas Sarkozy.
Pour tout complément d’information sur les sous-marins français... les sites officiel et officieux de la Marine nationale sont très bien faits.
[2] Voir aussi le Cahier n°3 de l’Observatoire de l’armement. Publié en 2000, il est toujours d’actualité même si les noms des entreprises ont changé : Aerospatiale-Matra est devenu EADS, Thomson est devenu Thalès, Société Européenne de Propulsion est devenu Snecma Propulsion Solide...
[3] Même si en aparté, certains industriels vous glisseront que "...la Chine, n’est-ce pas..." Mais ceux-là sont les mêmes qui font des pieds et des mains pour travailler avec... les chinois.
[4] D’où l’importance des mouvements d’inspection citoyenne, tels qu’ils sont déjà pratiqués dans les pays anglo-saxons.
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